Ici, le soleil ne brûle pas la peau. Ici tout est sauvage. Seuls les dingues s’aventurent dans ces contrées reculées du nord-ouest Canadien. Quand Sonny débarqua dans cette terre isolée, une grande solitude l’enveloppa, mais sa poitrine était en feu. La belle Rani aux yeux noirs, sa douce passion, avait pris un billet pour un pays d’où on ne revient pas. Le crépuscule étrillait les berges d’une rivière sans nom, teintant de rubis les galets roulés et le sable échoué sur le rivage. Tout en se frottant les mains, Sonny disposa quelques pierres en cercle en prévision d’une flambée avant la nuit. Bientôt les brindilles crépitèrent tandis que les premières flammèches gorgées d’oxygène s’étiraient dans un ciel mauve, que mordait les premières ombres. Cet aventurier scientifique était un touche-à-tout au visage entaillé de rides profondes et aux larges épaules. Avant que les ténèbres n’engloutissent la ripisylve, il se mit en quête d’airelles rouges et noires. Ces fruits acidulés lui feraient un dessert très convenable. Il inspira un air pur lavé des orages. Quelques trainées roses s’effilochaient encore par-dessus les mélèzes. Il était venu retrouver le mordant de la vie, loin de cette femme qui l’avait abandonné. Seule la nature profonde pouvait l’apaiser, pensait-il. Tout en installant son bivouac sur un lit de sable, un sentiment étrange le saisit. Son intimité avec les mondes sauvages avait depuis longtemps aiguisé tous ses sens. Quelqu’un l’observait. Il le sentait. Il réchauffa sa gamelle sur les braises palpitantes, coiffées d’une nuée de moucherons tournoyant au-dessus du foyer. À l’horizon, des pics enneigés égratignaient les sillons de brumes d’un ciel rêveur. Sur la rive opposée, en lisière d’une forêt de conifères, une prairie herbeuse ondulait. La nuit avait maintenant revêtu d’inquiétude tout le paysage. Dans l’atmosphère charbonneuse dansait les premières étoiles. Une branche craqua. Sonny, en alerte, écoutait ce que le tumulte de la rivière et les rumeurs feutrées de la forêt avaient à lui dire. Il détecta un mouvement dans les herbes et se figea. Ses yeux s’adaptaient doucement à l’obscurité. Accroupi derrière un tronc d’arbre échoué, son regard fixait les ombres par-dessus le cours d’eau. Il ne bougea plus. Après une heure d’attente, il distingua un mouvement fuyant, un frottement végétal. Une brise froide venue du nord s’était levée. Un croissant de lune venait de s’arrimer à la canopée. C’est alors qu’il apparut clairement à Sonny. Un jeune loup l’observait, paisible. Plutôt que la peur ou l’agressivité., la sincérité semblait dicter son attitude, en affinité avec son milieu. Un froid polaire enserra le campement. Sonny, pris en tenailles, remonta la fermeture éclair de sa parka jusqu’au menton et enfonça son bonnet sur les oreilles. Deux univers se toisaient. Le loup semblait vouloir communiquer avec cette créature intrigante à l’odeur inconnue. Une étrange complicité les tint en éveil la nuit durant, avec le courant de la rivière pour seul témoin. Dans le matin glacial, n’ayant ni à craindre ni à gagner, le jeune loup se détourna lentement, comme à regret, et s’enfonça dans la solitude de la forêt. Sonny pensa à Rani. Ne pourrait-il jamais accorder son pardon à l’absente ? Des sentiments confus se bousculaient en lui. La nature sauvage était son seul soutien. Il faut rester solide dans la tourmente pensait-il. Le souvenir de cette singulière rencontre le fit sourire. Le corps et l’esprit engourdis, l’homme reprit son chemin au fil de l’eau, l’âme accoudée à la fenêtre de son voyage.