PAGE BLANCHE
Une ramette de papier est rangée sur la table.
La femme entre dans la pièce. Elle s’assied devant le bureau, ouvre l’écran de sa machine qu’elle allume. Après quelques secondes, elle commence à taper sur le clavier.
Elle va écrire.
Ecrire, c’est ne pas parler. Et ce qu’elle va écrire, qui est encore un peu confus dans son esprit, elle sait pertinemment qu’elle ne pourrait pas le dire, qu’elle ne serait pas capable d’en parler.
Pourtant, les mots s’alignent. Les idées se présentent. Les situations se dessinent. Comment ose-t-elle en parler ? se dit-elle. La vie de tous les jours ne permet pas de dire ces mots. Il y a les convenances. Il y a les proches, les autres, ceux qui ne disent rien mais n’en pensent pas moins. Ah !
Quand on écrit, c’est toujours à quelqu’un que l’on écrit. Cet être (ou ces êtres) à qui l’on va se confier, comment vont-ils recevoir ces mots ? De l’encre sur du papier, mais des émotions qui jaillissent de la feuille : plaisir, peine, indifférence, irritation, colère ? Que vont-ils susciter ?
Peu lui importent ces détails à la femme qui écrit. Ces choses, elle les a en elle, il faut que ça sorte, il faut qu’elle les jette à leurs visages. Qu’elle leur dise « Oui, voilà, c’est moi ! »
Voilà, la page est presque remplie. Elle la relit sur l’écran.
« Oh ! J’ai osé. Oh, et puis zut ! »
Elle rectifie la mise en page, modifie la ponctuation, corrige deux coquilles… Et elle lance l’impression.
L’imprimante grignote peu à peu la page blanche qui trônait au faîte de la ramette. La machine jacasse, racasse telle une jeune pie. Puis la page tombe dans le réceptacle.
La femme s’en saisit et la lit.
Elle pouffe de rire, froisse la page et la jette dans la corbeille.
RICHELIEU
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